Cet article a été publié dans le 50e volume du Naturaliste du NB, en juin 2026. Lisez-le en entier ou découvrez comment le commander ici.

Naturaliste du NB en vedette : L’Observatoire d’oiseaux de Pointe Lepreau – 30 ans déjà

L’Observatoire d’oiseaux de Pointe Lepreau a fêté ses 30 ans en 2025. Découvrez, auprès du fondateur du projet lui-même, comment cette initiative de Nature Saint-Jean (Club des naturalistes de Saint-Jean) a vu le jour et pourquoi elle revêt une telle importance pour la recherche scientifique dans cette province.

Contexte
En avril 1995, deux observateurs d’oiseaux, David McCurdy et Jim Wilson, se trouvaient au bout de la Pointe Lepreau et observaient des centaines de canards de mer. Des Eiders à duvet, les trois espèces de macreuses, les Hareldes kakawi et un certain nombre d’autres oiseaux, passaient la pointe, par vagues, et continuaient leur chemin pour remonter la baie de Fundy vers un endroit inconnu.

Une volée de Macreuses noires, un oiseau commun parmi les nombreuses espèces qui passent devant PLBO. Photo: Nature Saint-Jean

En toile de fond, un superpétrolier vide se dessinait à l’horizon en partance de la raffinerie Irving de Saint-Jean vers une autre destination. Ces voyageurs variés qui se déplaçaient en direction opposée avec une mission totalement différente faisaient planer le spectre d’une possible catastrophe en cas de déversement d’hydrocarbure dans la baie.

Nous étions tous les deux frappés par le fait que personne ne saurait combien d’oiseaux ni quelles espèces seraient touchées par cela. Nous ne connaissions ni le début ni la fin de cette spectaculaire migration annuelle. Pourtant, l’enjeu était clair, un déversement majeur ou une série de petits déversements pourraient engendrer un désastre aux proportions importantes pour la faune.

Ce constat fut à l’origine de la création de l’Observatoire d’oiseaux de Pointe Lepreau, ou Point Lepreau Bird Observatory (PLBO), un projet entrepris par le Club des naturalistes de Saint-Jean et formé en 1995 pour recenser et cataloguer les oiseaux qui empruntent la baie de Fundy chaque printemps et chaque automne. Récemment, le projet a fêté sa 30e année consécutive de suivi de la migration des oiseaux et canards de mer.

Ce qui a commencé comme un simple effort destiné à anticiper un déversement pétrolier est devenu progressivement un projet de saisie de données à long terme visant à évaluer les tendances des populations de diverses espèces d’oiseaux de mer qui migrent le long de la côte Est chaque année. Grâce à ce projet, nous comprenons pourquoi nous observons autant d’oiseaux depuis la pointe de Pointe Lepreau chaque printemps.

À l’intérieur de l’observatoire. Photo : Mitch Doucet

Emplacement stratégique
Le public connaît davantage Pointe Lepreau comme le site de la seule centrale nucléaire du Canada atlantique, exploitée par son propriétaire, Énergie NB, à la base de la Pointe depuis le début des années 1980. Mais cet endroit a bien plus à offrir, car la langue de terre la plus proéminente de la côte continentale du Nouveau-Brunswick s’avance sur plus de trois kilomètres dans la baie et offre un emplacement géographique unique pour observer l’activité marine.

Des millions d’oiseaux passent les mois d’hiver en mer et peuvent être observés depuis la terre; ils se dispersent le long d’un vaste ruban d’océan qui s’étend du Maine à la Floride, à la côte du golfe du Mexique, et la plupart d’entre eux se reproduisent dans des zones éloignées de l’Arctique de l’Est chaque été. Tandis que les journées de printemps s’allongent, ces oiseaux se mettent à migrer en groupes le long du littoral est. Beaucoup d’entre eux se rapprochent de l’embouchure de la baie de Fundy, qui semble être un entonnoir gigantesque par lequel les oiseaux doivent passer pour continuer leur voyage.

Les oiseaux aquatiques ont tendance à voler relativement près de la surface de l’eau et se dirigent vers le prochain cap, droit devant. Ainsi, Pointe Lepreau se démarque fortement et attire les oiseaux migrateurs qui vont vers le nord et qui font route directement vers sa pointe, puis ajustent leur vol vers le prochain promontoire. Il est théoriquement possible que la majorité des canards marins et des oiseaux de mer hivernants de l’est de l’Amérique du Nord passent relativement près de la pointe de Pointe Lepreau et de l’observatoire ornithologique de Pointe Lepreau lors de leur migration vers des zones de nidification plus au nord.

Partenaires essentiels
La création et l’exploitation d’un observatoire ornithologique à proximité d’une centrale nucléaire ne sont pas une mince affaire. Cela a nécessité un haut degré de coopération et de coordination avec deux partenaires essentiels.

Énergie NB est propriétaire de la majeure partie du terrain de la pointe et, à juste titre, doit respecter des protocoles de sécurité stricts en tout temps. Par conséquent, chaque bénévole à PLBO est soumis à une sélection rigoureuse avant de se voir accorder l’accès et l’autorisation de se trouver sur le site. Les responsables de la sécurité d’Énergie NB ont accordé une habilitation de sécurité à plus de 300 bénévoles au cours des 30 années d’existence du projet, bien que la participation annuelle moyenne des bénévoles soit de 30 à 40 personnes. Le projet n’aurait jamais pu se développer avec succès sans le soutien initial et continu de l’équipe de gestion nucléaire d’Énergie NB.

Le ministère des Pêches et des Océans du Canada (MPO) est propriétaire du terrain situé à la pointe du cap, où se dressent ses phares depuis les années 1830. Le MPO a accordé une licence au Club des naturalistes de Saint-Jean pour que son observatoire y soit installé de manière permanente, ce qui constitue un deuxième élément essentiel de la réussite du projet.

PLBO à l’automne.

Soutien financier et autre
Un soutien financier annuel, provenant de subventions du Service canadien de la faune et de diverses autres sources (Fonds de fiducie de la faune du Nouveau-Brunswick, Fonds en fiducie pour l’environnement du Nouveau-Brunswick, Canards Illimités Canada, Fonds Baillie, Sea Duck Joint Venture et Nature Canada), a permis au projet d’engager jusqu’à deux compteurs officiels pour diriger les comptages quotidiens de la migration printanière depuis 1999. Un comptage de quatre heures a lieu chaque matin et un autre similaire chaque après-midi. Chaque compteur officiel peut être assisté par au plus trois bénévoles.

Méthodologie et chiffres
Au cours des 30 dernières années, le projet de l’Observatoire de Pointe Lepreau a constitué une importante base de données sur la migration printanière, désormais publiée en ligne par Environnement et Changement climatique Canada (ECCC) sur son portail de données ouvertes, fournissant ainsi des informations de recherche essentielles aux scientifiques et autres personnes intéressées du monde entier. Le protocole de comptage de la migration de PLBO (Hussell et Ralph, 1998), utilisé depuis le début du projet, a été fourni dans le cadre d’une collaboration avec Oiseaux Canada et le Service canadien de la faune. Ce protocole est conçu pour mesurer les tendances des populations d’espèces, mais pas pour estimer ces populations.

Le protocole pour un comptage de la migration de quatre heures consiste en 15 minutes de comptage et d’identification des oiseaux par espèce, suivie d’une période de repos de 15 minutes. Ce cycle est répété sept fois au cours d’un comptage de quatre heures, ce qui donne deux heures de comptage effectif chaque matin et à nouveau chaque après-midi la plupart des jours. Quelques jours de forte affluence ont enregistré un passage d’oiseaux de plus de 8 000 par heure, ce qui est exceptionnel, mais le nombre total d’oiseaux recensés depuis le début du projet approche les 1 700 000! Imaginez le volume total d’oiseaux qui doit passer chaque printemps…
La migration vers le sud à travers la baie de Fundy en automne n’est à peine qu’un filet comparé à celle du printemps.

On pense que cela s’explique par le fait que les oiseaux adultes et leurs petits sont dispersés à travers l’immensité de l’Arctique oriental et effectuent leurs vols d’automne vers la côte est directement, sans l’effet d’entonnoir observé au printemps. Malgré cela, quelques comptages de migration sont effectués chaque automne par des bénévoles afin de recueillir des données pouvant être comparées à celles du printemps.
Importance du projet

Le Nouveau-Brunswick a l’incroyable chance de bénéficier de cette situation géographique idéale pour surveiller la migration des oiseaux marins, grâce au soutien de ses deux propriétaires fonciers. Pointe Lepreau se situe au nord de la zone d’hivernage et au sud de la région de reproduction estivale de la plupart de ces oiseaux; leur migration printanière annuelle les amène tout droit devant l’observatoire.

Il est désormais généralement admis qu’une stratégie de surveillance de la migration, qui respecte des méthodes de dénombrement cohérentes, fait appel à des observateurs réguliers et effectue des comptages depuis le même emplacement géographique stratégique sur une longue période, constitue le moyen le plus rentable de recueillir des informations de qualité scientifique sur les canards de mer et les oiseaux marins, informations qu’il serait impossible d’obtenir autrement. Le projet de Pointe Lepreau est une initiative de science citoyenne extrêmement précieuse, qui, nous l’espérons, se poursuivra pendant de nombreuses décennies à venir.

Leave a Comment

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Scroll to Top